De la frontière équato-colombienne à Carthagène, il y a des bars à billard

Je parie que si je vous dis Colombie, vous me répondez Escobar, Shakira et Farcs. Pourtant, c’est un pays qui est tout autre que ces clichés éculés. C’est un grand pays, vaste, diverse où on s’y sent bien. La Colombie c’est comme chez mère-grand, on y est accueilli à bras ouverts, c’est cozy et on a du mal à repartir. Bienvenus au pays où les nuits sont aussi chaudes que le cœur de ses habitants.

La frontière équato-colombienne est la plus compliquée de celles que l’on a traversée durant notre grand road-trip sud-américain. C’est un no man’s land avec des chiens errants qui rodent autour de vieux bâtiments usés, dans lesquels une cour des miracles improvisée s’est installée. Il y a du monde partout, la plupart des passagers sont des Vénézuéliens qui fuient le régime de Maduro. Il y a des familles qui portent tout leurs habits sur le dos pour se protéger du froid, des enfants qui dorment sur les bagages, des sacs en plastiques « Barbès » et des couvertures; il y aussi quelques routards en sac-à-dos, des équatoriens en goguette, des taxis qui attendent des clients pour les emmener aux villes les plus proches, des vendeurs ambulants avec leurs caddies remplis de canettes et de chips et puis, au milieu de tous ça, il y a nous, paumés et fatigués par la route. Il fait nuit noire, les bus ont amené des centaines de passagers. Il fait tellement froid qu’on se relaie dans la file d’attente pour pas attraper la crève, la queue fait tout le tour du bâtiment. Elle est très frustrante cette file car plus on avance et plus on se rend compte du nombre de personnes devant nous, du temps que nous allons passer dans ce froid mordant à essayer d’éviter les chiens errants. Après quatre longues heures d’attentes et de « tramitations » dans les divers bâtiments des douanes, nous entrons en en Colombie.

La ligne officielle de l’équateur, en Equateur.

Après cette entrée nocturne en terres colombiennes et une bonne nuit de sommeil, nous commençons notre longue remontée vers les Caraïbes. Une semaine, 1 511 km soit 35h de route pour rallier Ipiales, la ville frontalière, à Carthagène-des-Indes, sur la côte Atlantique. Carthagène-des-Indes, avouez que la sonorité de ce toponyme vous fait rêver, vous vous imaginez déjà en pirate partant à l’assaut de ses remparts. Pourquoi traverser le pays à toute vitesse me diriez-vous? Tout simplement parce que dans plus deux mois, nous devrons redescendre (un tiers, la moitié?) de l’Amérique du sud pour aller revendre Nelson au Chili; mais aussi, parce qu’après une année dans les Andes, nous étions en manque de soleil, de plages et de la douceur de vivre des côtes ensoleillées.

Plus de 1 500 kilomètres représentent une semaine à conduire de huit à douze heures par jour, à s’arrêter que pour manger un sandwich et à dormir sur des parkings de stations services au milieu de nulle part ou dans la seule auberge du village. Alors qu’au Pérou la plupart des villages sont composés de la « plaza des Armas » autour de laquelle s’alignent les petits restos pas chers, des maisons pas finies (pour ne pas payer de taxes d’habitation) et où les rues sont prises d’assauts par des tuctucs à mobylette, les villages colombiens ont un charme désuet. Généralement, au centre du village il y a une grande église de style coloniale autour de laquelle s’alignent les anciennes maisons bourgeoises, toutes blanches avec des portes colorées. Sur les places principales des villages colombiens, qui s’appellent souvent plaza Bolivar, les enfants jouent sur le porche de l’église, les ados rejoignent les copains qui se sont assis sur le dossier des bancs publics, les parents retrouvent leurs copains aussi, mais un peu plus loin, les grands-pères se retrouvent au bar à billards. Dans tous les villages colombiens, il y a un bar à billard.

Ces bars à billard sont des machines à remonter le temps. Visualisez une maison coloniale avec une grande salle blanche. Sur les murs de cette grande salle blanche, on a épinglé des vieilles photos de gens sûrement morts depuis le temps mais qui ont assurément fréquenté le bar à un moment donné. A côté des vieilles photos, il y a des calendriers publicitaires jaunis qui affichent les jours d’une année où l’on avait des coupes de cheveux bizarres et des cartes téléphoniques plein les poches parce qu’on ne savait jamais si elles étaient encore à moitié-vide ou à moitié-pleine alors on en achetait toujours une nouvelle dans le doute et par peur d’être coupé au milieu d’une phrase, ce qui de toute façon finissait toujours par arriver. Dans les bars à billard, il y a des coupes du club de foot du coin, ce qui est très pratique quand on veut collectionner la poussière. Au dessus des-dites coupes il y a la photo écornée, agrafée à même le mur, de l’équipe qui a rapporté la coupe ci-dessous. Sur la photo de l’équipe, il toujours un moustachu, un petit accroupi tout devant et un type qui ferme les yeux en rigolant. Sur les murs, qui ont été jaunis par la cigarette, il y a des cadres avec des chanteurs morts, parfois il y en a un qui est autographié, c’est tellement la classe que le cadre a l’honneur d’être placé au dessus du bar, entre les étagères d’Aguardiente. L’Aguardiente c’est comme du pastis, sauf que c’est Colombien, que c’est à 20 degrés et qu’on le boit non pas avec de l’eau mais accompagné de quartiers d’orange pour se rafraîchir la langue après avoir avalé le shot ou, pour oublier son goût de médicament, au choix. Il n’y a pas de carte. Nul besoin de carte vu que l’offre est la même dans tous les bars à billards du pays et n’a pas changé depuis la création de ces dits-bars : aguardiente, coca, thé, pas de nourriture à part des paquets de chips au sel, pas besoin d’autres saveurs.

Dans les bars à billard, on y joue au billard bien sûr mais surtout aux cartes, au domino, parfois aux dames. Les échecs sont réservés au vieux-vieux dans les parcs. Dans les bars à billard, il n’y a que des hommes moyen-vieux. Sans exceptions. Alors imaginez leurs têtes quand ils voient débarquer une fille moyen-jeune qui commande un coca, autant dire que j’étais aussi observée qu’un éléphant dans un magasin de zèbres.

A ma connaissance, il n’y a pas de bar à billard à Carthagène des Indes. Je dois avouer que la sonorité de ce toponyme me fait toujours autant rêver. Dans les ruelles pavées de Carthagène, il y a des touristes, plein, et la plupart d’entre eux portent des panamas blancs achetés à des vendeurs ambulants. Carthagène a été construite par les colons espagnols et a longtemps été le plus grand port du nord de l’Amérique du Sud. Il a été un gros « hub » du commerce triangulaire, on y amenait des prisonniers noirs-africains pour les soumettre à l’esclavage et travailler dans les champs de canne à sucre; on y exportait du sucre de canne, de l’or et du café. Le port a aussi été connu comme étant le centre de l’Inquisition espagnole dans les Amériques. L’inquisition n’est pas qu’un running gag des Monthy Python, c’était avant tout une énorme entreprise punitive.

L’Inquisition était une sorte de tribunal créé par l’Église catholique dont le but était de combattre l’hérésie, en faisant appliquer aux personnes qui ne respectaient pas le dogme des peines variant de simples peines spirituelles (prières, pénitences) à des amendes lorsque l’hérésie n’était pas établie, comme la confiscation de tous les biens et allait jusqu’à la torture ou la peine de mort. L’hérésie étant un terme très large diront nous qui désignait surtout tout ceux qui n’étaient pas blancs, espagnols, catholiques et fervents défenseurs de l’Eglise et du régime. L’Inquisition servit surtout à imposer par la terreur les ambitions eugénistes de la Couronne espagnole.

Aujourd’hui Carthagène des Indes est surtout connue comme étant le port où débarquent les croisières pour retraités américains en mal de shopping et d’exotisme. Malgré cela c’est une ville qui garde tout son charme. On y vient pour se perdre dans ces ruelles colorées où chaque maison reflète une époque et le style de ses anciens propriétaires.

On y reste pour s’asseoir à la terrasse du Donde Fidel, un vieux bar à salsa où toutes les tables sont à l’extérieur. A l’intérieur du bar, il y a des énormes enceintes qui crachent de la salsa rétro et des danseurs qui se frôlent les coudes. Sur les tables du Donde Fidel, on a scotché la carte du bar : bière, coca-cola, aguardiente. Sur les chaises du Donde Fidel, il y a des vieux touristes américains et des jeunes bimbos colombiennes, il y a des couples qui partagent une bière, il y a des copains qui se retrouvent après le boulot, il y a des parents en vacances et des enfants qui aimeraient bien aller se coucher. Autour des chaises et des tables du Donde Fidel, il y a un spectacle permanent. Ce sont des retraités français en vacances qui parlent trop fort parce qu’ils sont pompettes, ce sont des gens qui se baladent en calèches parce que c’est une des attractions du centre historique, ce sont des mimes de rue qui imitent les passants parce que ça fait rire les gens qui sont assis sur les chaises du Donde Fidel, ce sont des filles qui passent habillées comme si elles allaient aux Oscars alors qu’elles ne vont qu’à la boîte à côté, ce sont les vendeuses de bonbons qui tiennent leurs stands sous les arcades depuis des générations, c’est aussi le danseur de salsa le plus enthousiaste de Carthagène.

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The most enthusiastic salsa dancer ever 💃

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Le centre historique de Carthagène est une bulle romantique cerclée par ses remparts fortifiés. Dehors, c’est Miami à la colombienne, des grandes plages, des immenses immeubles, des grands centres commerciaux avec vue sur mer. Le reste de la ville est composé de quartiers plus ou moins résidentiels. On pourrait trouver ça naze, mais nan, ce mélange étonnant a un charme fou, une énergie particulière, un goût de revenez-y. Et ça tombe bien, on compte le faire.

 

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2 Responses to “De la frontière équato-colombienne à Carthagène, il y a des bars à billard”

  • Pepito del benito Répondre

    Ils sont de retour pour notre plus grand bonheur (du moins le mien). A très vite pour de nouvelles aventures 🙂

    • Merci monsieur fan n°1 🙂 Oui on était un peu occupés à autres choses ces derniers temps, désolés nous sommes 🙁 Mais là, promis j’écrirai plus souvent !

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