Le bout du monde est chilien et s’appelle Navarino

Si vous regardez une carte de l’Amérique du Sud, vous apercevrez un dernier morceau de terre, comme un point final au continent américain. Ce point, c’est l’île Navarino, un havre de paix où le temps s’est ralenti sur ses cimes enneigées. Ce bout du monde commence là où se termine l’Amérique du Sud, là où les chevaux marchent librement dans les ruelles, où les voiliers font une dernière halte avant de voguer vers l’Antarctique et où ses habitants désignent le reste du monde comme le Nord. Nous y avons passé 3 semaines et ce fût bien chouette.

Parfois les voyages ressemblent à une succession de rentrée des classes. Il y a toujours cette appréhension avant d’arriver à destination. Est-ce que ce sera bien ? Est-ce qu’on ne sera pas trop déçu par le programme ? Est-ce qu’on se fera des copains ? Va t-on réussir à passer à la prochaine ? Toujours ce petit froid dans le ventre à l’arrivée. Puis la découverte de notre petit chez nous temporaire, du quartier, de l’entourage.

Après la découverte, on s’installe, on commence à connaitre les parages, on prend nos aises et des petites habitudes, on se fait des copains. On se met bien quoi. Puis, vient le jour où il faut partir, cette aventure est finie et il faut passer à la prochaine. Alors on range ses affaires, on dit au revoir aux copains, on écrit des mots sur un cahier en se promettant de se revoir. Promis on donnera des nouvelles. On a un pincement au cœur et on repart nostalgique, déjà, de ces moments qui ne reviendront plus. Et puis au fil des kilomètres, le froid au ventre revient. Ce sera comment la prochaine ? J’espère que ce sera bien. Tu crois qu’on se fera des copains?

C’est dur de quitter un endroit où on a été heureux. Ce fût le cœur lourd que l’on a quitté Puerto Williams. Nous sommes restés longtemps sur le pont du ferry qui nous ramenait à Punta Arenas. Nous sommes restés plantés là jusqu’à ce que le village et ses rues tant parcourues par nos pieds gelés disparaissent dans l’horizon. Nos regards s’accrochaient aux cimes des montagnes comme pour nous retenir, encore un peu, s’étirer jusqu’à ne plus tenir, jusqu’à être arrachés par le bateau.

On y était bien à Puerto Williams. On avait réalisé notre fantasme de cabane en bois dans un village paumé entre la montagne et la mer.  Ce fantasme qui ne nous quittait pas depuis le début du voyage. On est tombé dessus un peu par hasard en cherchant toujours plus loin, ce fameux « bout du monde.» Tout y était. La cabane en bord de mer d’abord. L’avantage de voyager hors-saison, c’est que les touristes ont déserté les lieux depuis longtemps, ce qui fait que ce refuge bondé l’été était vide, même la gérante était en vacances. On s’est donc retrouvé seuls à s’occuper du refuge comme si on était à la maison, le proprio passait de temps-en-temps nous apporter des vivres et du bois. Gaël assouvissait sa passion pour les feux de poêle pendant que Caroline parcourait l’île avec son micro.

Scrabble, chocolat & baleines

Tout y était. Les voisins qui disent bonjour et qui viennent boire le café. La petite routine tranquille. Les courses le soir, à la supérette, où l’on croise les nouvelles connaissances, on échange deux mots, on choisit le menu du jour en fonction des aléas des étales. Plus on s’éloigne du jour des approvisionnements par le ferry, moins les repas comportent de produits frais et d’éléments divers. Le vendredi est devenu le jour des crêpes. Heureusement, l’épicier a une pile de tablettes Milka, chocolat au lait et noisettes, qu’on vient chaque jour lui acheter, toujours la même, sensiblement à la même heure. En 3 semaines, on lui a vidé son stock.

Puis on rentre à la nuit tombée, on cuisine à quatre-main, Gaël à la découpe, Caroline au mijotage. On dîne en se racontant notre journée, les potins du coin, l’avancée des travaux d’en face. Il y a les parties de Scrabble en buvant une tisane et en grignotant du chocolat. Le bonheur simple. Le bonheur un peu honteux de s’éclater comme des vieux. Il y a eu des ballades dans la montagne enneigée. Caroline a beaucoup chuté dans la neige ou l’eau glacée, Gaël a beaucoup lu en surveillant le feu.

Tout y était, même un illuminé de Dieu qui parcourt les routes pour répandre la bonne parole. Un soir alors que l’on préparait le dîner, Caroline part chercher un sac de course que l’on avait oublié dans l’entrée. Et là, quand elle ouvre la porte, elle tombe nez à nez avec un petit argentin d’une cinquantaine d’années. Passée la surprise, on lui indique une chambre et l’invite à manger avec nous. Il se présente, José de Cordoba, il est venu jusqu’ici en stop. Très bien. On se présente également. Puis vient la question habituelle du que fais-tu dans la vie. Il nous répond qu’il voyage pour répandre la parole de Dieu. Hum, mouais, pourquoi pas. Puis petit à petit, il commence à nous raconter qu’il avait une vie normale dans un tout petit bled près de Cordoba, jusqu’au jour où il a commencé un atelier d’écriture parce qu’il avait beaucoup d’histoires en lui. Alors qu’il commençait à écrire lui venait en tête de plus en plus de personnages. Alors il écrivait de plus en plus, jusqu’à ne plus arriver à dormir la nuit. Puis un jour Dieu a commencé à lui parler. Il lui a dit de faire son sac et de partir pour Ushuaïa répandre sa parole. Ni une, ni deux, José a fait son sac à dos et mit le pied sur la route. Il a traversé l’Argentine en stop, au petit bonheur la chance. Il s’est fait pote avec les camionneurs et s’est même fait offrir une nuit en pension complète à l’hôtel de Cerro Sombrero par l’hôpital du coin. Une fois arrivé à Ushuaïa, Dieu lui a dit qu’il devait aller évangéliser le Cap Horn. Il a alors trouvé un voilier assez sympa pour l’emmener à Puerto Williams. Une fois arrivé, on lui a indiqué notre refuge et voilà comment il s’est retrouvé là, à manger à notre table.

Bon, son histoire est sympa mais nous sommes quand même allés se « coucher » à 20h. Le lendemain il nous demande si nous connaissons un volcanologue dans l’île. Non, pas que l’on sache, on ne pense pas qu’il y ait des volcans dans le coin. Il nous apprend alors que pendant la nuit, Dieu l’a prévenu que les baleines étaient en danger, qu’il y avait un lien avec les volcans et qu’il fallait alerter l’armada. Bon, bon, bon… Il est reparti du refuge comme il est venu, à la recherche de baleines à sauver. Aux dernières nouvelles, il est hébergé chez le pasteur de la ville et se fait des sous en déblayant les trottoirs des voisins. Erwin, le propriétaire du Padrino, nous a appris que tous les ans, un « illuminé de Dieu » apparaissait à Puerto Williams, restait une année puis repartait sans donner de nouvelles.

Des crêpes, du vin & des copains

Et puis, il y a eu les copains, comme les Petroushka, du nom de leur bateau. Un papa, une maman et un petit Ju’, inventeur de machines incroyables et propriétaire d’une collection de Transformers. Après avoir passé 10 ans dans les Antilles, ils ont mis le cap vers le Sud, à l’heure qu’il est ils passent l’hiver à Puerto Williams en attendant de descendre en Antarctique. Oui, ici, c’est normal d’aller en Antarctique.

Il y a eu aussi un couple d’autrichiens qui, après avoir hérité d’un bateau, ont travaillé comme skippers entre Navarino et l’Antarctique. A l’heure où l’on vous parle, ils sont partis voguer vers le Nord, à la recherche du soleil.

Et puis il y a eu Captaine Boulard. Nous tairons son vrai nom par soucis d’anonymat. La deuxième devise du Boulard est : « Pour vivre heureux, vivons cachés. » S’il savait que l’on parle de lui sur les internets, il râlerait sévère, nous comptons sur votre discrétion concernant les éléments qui vont suivre, merci.

Boulard est un grand gamin de 70 ans, la preuve il a encore tous ses cheveux et une frange qui lui tombe sur les yeux. Bleus comme la mer les yeux. Un regard malicieux de sale garnement sur le point de faire une bêtise. Il est pas bien grand, ni super costaud mais il a une résistance à toute épreuve, il est plus en forme que nous deux réunis. L’année dernière, quand il est rentré en France, il en a eu marre de prendre le TGV pour descendre dans ses Cévennes. « Ça va trop vite, on voit pas le paysage. » Alors en descendant de l’avion, il s’est acheté un vélo, une tente et il a fait la route en pédalant. Il a pris les chemins les plus sauvages, à travers les campagnes, les chemins noirs comme dirait Sylvain Tesson. Le soir, il se trouvait un coin de verdure à la campagne pour planter sa tente. Il a beau avoir eu plusieurs métiers, plusieurs vies et plusieurs tours du monde à la voile, il continue de s’inventer des aventures. « Ho, comme ça, pour jouer. » Pour lui, la vie n’est qu’un grand jeu où la mort sonne la fin de la récré.

A part prendre son temps, Captain Boulard aime le vin, Guillaume Musso et les filles. « J’étais un élève modèle, moyen mais tranquille. Puis une année, l’école est devenue mixte, j’ai fini par me faire virer. » Son seul regret dans la vie a été d’avoir trop aimé la mer. Elle l’a appelé alors qu’il travaillait dans une banque. Il a tout quitté pour la rejoindre et jouer sur ses flots pour le reste de sa vie. Un jour, il a échoué sur l’île Navarino et il y est resté, a construit une maison pour sa femme et sa fille, a fait des tours en Antarctique pour les touristes et le temps est passé si vite. Ça fait plus de 20 ans maintenant.

Captain Boulard c’est un sacré copain. De ceux qui n’ont pas d’âge parce qu’ils ont encore des rêves. De ceux qui pouffent de rire avant de sortir une blague toute naze. Boulard ne peut s’empêcher de dire bidet sans rigoler, c’est comme ça. De ceux chez qui on passe quand on veut, juste comme ça, pour dire bonjour et puis tiens, on prendrait bien un p’tit verre, et puis tiens il est déjà bien tard et personne n’a vu le temps passer. De ceux qui sont trop fiers et trop bourrus pour demander de l’aide, alors on est obligé de ruser pour lui filer un coup de main. C’est un sacré vieux copain qui nous donne envie de voir les années défiler parce que si on suit son exemple, on va bien se marrer.

« Elle est pô belle la vie ! » C’est la première devise du Boulard, sa signature, sa virgule presque. Il le dit quand il y a un blanc après les rires, quand il regarde son cher Beagle par la fenêtre ou juste comme ça, pour ponctuer le bonheur. Une fois sur deux, il dit : « Elle est pou belle la vie ? » comme ça pour jouer, parce que c’est rigolo, pour qu’on lui demande comment qu’il faut bien le dire et qu’il nous réponde par un regard qui frise, en fermant la bouche pour se retenir de ne pas pouffer de rire.

Cette école de vie fut bien. On est nostalgique, déjà. On se promet d’y revenir même si on sait que ce ne sera jamais pareil. Les aventures ça se redoublent pas, on est obligé de passer à la suivante. Alors on continue, le ventre froid.

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4 Responses to “Le bout du monde est chilien et s’appelle Navarino”

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