Le temps ralentit à Palomino, dans les Caraïbes colombiennes

J’écris ces lignes à bord d’un TGV. La campagne française défile sous mes yeux en vitesse accélérée. Pas le temps à l’œil de s’accommoder, les formes des villages passent trop vite pour s’imprimer sur la rétine, collines et clochers sont noyés dans un flou mécanique. Vue d’un TGV, la France est une grande ligne verte interrompue par des tunnels noirs. À bord, il y a du wifi, l’An 2000 que l’on nous avait promis est enfin arrivé, manque plus que les voitures volent. À Palomino, c’est tout le contraire. C’est le train-train à lente vitesse. Le temps se fige, le corps s’englue, l’air est moite, la vie se densifie.

Palomino est un village où se mêlent les hippies colombiens, les baroudeurs en manque de farniente et les indigènes Wayra. Le village est coupé en deux par une route en bitume, la seule. Côté plage, il y a une ruelle qui vous amène à la mer, c’est un entremêlement d’hostels en bambous, de restos pour baroudeurs, en bambous eux aussi et de stands improvisés où des routards-hippies vendent des bracelets en macramés, des colliers en plumes de piafs et des pierres minérales. Pas de bitume, quelques motocyclettes qui passent, du sable, partout, et beaucoup de gens qui vont et viennent pieds nus avec un faux panama sur la tête. Au bout de la ruelle, c’est l’Atlantique. La plage est longue et délimitée par deux rivières qui descendent directement des montagnes de la Sierra Nevada. Mais qu’est-ce donc la Sierra Nevada ? C’est une chaîne de montagnes, qui part des Andes et descend jusqu’à la côte, quand vous êtes sur la plage de Palomino, vous apercevez ces neiges éternelles qui dépassent de la cime des cocotiers. Regarder des sommets enneigés quand on est en maillot de bain est une vision toujours un peu déroutante. Entre ces deux extrêmes, c’est la jungle. Et dans la jungle, il y a les Wayra, les natifs de la région. Ils vivent toujours chez eux, entre mer et montagnes et continuent de vivre selon leurs traditions. On les reconnaît facilement à Palomino. Ils sont généralement petits, très beaux, ont les cheveux longs et portent comme de grandes toges en toile blanche avec une ficelle autour de la taille comme ceinture et portent un sac en joncs tressés.

Sur la route en bitume, il y a le Nevada. C’est un bar, je crois. Vu de l’extérieur, c’est une grande pièce avec des tables de billard et d’énormes enceintes qui crachent de la techno-dance colombienne. C’est tellement fort qu’on l’entend dans presque tout Palomino, c’est tellement fort que personne n’entre dans le bar par peur de perdre ses tympans. Les vendredis et samedis soir les gens du coin viennent ici pour boire des bières et danser sur la route en bitume. Quand un camion veut passer, la foule se retranche sur le parking de la station-service d’en face et revient quand le camion s’est éloigné.

La plage de Palomino vue d’une falaise.

 

La route en bitume de Palomino est une frontière entre les deux facettes de Palomino. Côté plage, il y a les touristes et les gringos qui sont tombés amoureux de l’endroit au point d’y monter un resto ou un hostel, comme partout dans le monde ce sont majoritairement des Français et des Allemands. Côté montagne, c’est le village colombien.

Le village est composé de maisons en béton, peintes de toutes les couleurs, les chemins sont en terre et se concentrent autour du terrain de foot qui sert aussi de place centrale. Les voisins vendent des trucs dans le salon ou ont installé une épicerie sur le porche. Il n’y a pas de supérette à Palomino. Pour faire ses courses, il faut aller de maison en maison. Il y a celle qui vend les œufs de ses poules, le voisin qui fait du pain, celle qui fait des yaourts, etc. Pour le reste faut aller dans une petite épicerie où les boissons sont vendues en bouteilles consignées, ce qui est très pratique et écolo soit dit en passant, l’eau et le lait se vendent en sachet.

Si vous bifurquez à gauche après le terrain de foot, où les gosses organisent le tournoi dominical, au bout du chemin de sable, en face de la plantation de cannes à sucre, vous trouverez trois petites cabanes en bambou avec des toits en feuilles de palmier, vous arriverez alors chez Salomon, notre maison pour un petit mois.

Salomon est un grand gaillard avec de grandes dents blanches et des petits yeux noirs. Vous les verrez souvent ses dents car il sourit tout le temps. C’est un afro-colombien qui a quitté Cali, la troisième plus grande ville du pays, pour partir à la recherche de ses racines africaines dans les Caraïbes. Une fois arrivé à Palomino, il y a trouvé d’autres racines, celle des Wayra. A un tel point, qu’il a vécu dans une communauté Wayra, en pleine jungle, pendant la moitié de sa vie. Même s’il est revenu à la culture occidentale, il garde toujours un lien et un contact très fort avec sa seconde famille et continue de vivre à la Wayra à Palomino. Il a deux enfants qu’il a eu avec une Belge venue s’installer ici. Une fois revenu à Palomino, il a construit trois bungalows éco-responsable dans son petit bout de forêt pour pouvoir accueillir les copains, puis les touristes, qui deviennent assez vite ses copains. C’est comme ça qu’on a atterri là, par hasard, pour une semaine, puis qu’on y est restés un mois. Palomino a ce quelque chose de magique, on vient à la recherche de jolies plages et l’on repart en ayant trouvé un petit coin de paradis, des réponses à des questions que l’on ne se posait plus, en tout cas tout autre chose que du sable et des cocotiers.

Coucher de soleil du « mauvais côté » de la plage de Palomino.

Quand on voyage au long cours, généralement, on ne fait pas longtemps du tourisme pur, ou alors c’est qu’on a un problème. Au début du voyage, on visite tous les moindres trucs à visiter puis un peu moins, puis presque plus. Plus le temps et les kilomètres passent et plus on a envie de s’ancrer un moment quelque part pour y vivre à l’heure locale. C’est ce qu’on a fait à Palomino, sans faire exprès. Il y a plusieurs avantages à vivre un peu quelque part. Déjà, on ne doit pas chercher de logement, mine de rien ça devient vite un job en soit quand on voyage aussi longtemps, mais surtout, on rencontre des gens, des façons de vivre différentes et on se fait des copains. Et ça, ça vaut pas mal de visites guidées et de musées.

À Palomino, il y a eu Salomon, puis nos voisins de cabane. Il y avait un couple de quadras, un Fidjien et une Allemande qui vivent en Nouvelle-Zélande et puis Klemente, un Allemand avec un prénom français. On vivait tous en ensemble côte à côte et on passait nos soirées à refaire le monde à la belle étoile. On nous demande souvent ce qu’on a bien pu faire pendant un mois, dans ce village un peu bizarre paumé sur sa plage. La réponse est rien. Mais un rien qui contenait tout ce dont avait besoin : du temps pour profiter de la vie, du soleil pour se brûler la peau, pas d’internet pour nous distraire. Nos journées se résumaient à nous lever, se faire un petit-dèj’ à faire paillir les it-girls d’Instagram, manger avec nos colocs provisoires, se recoucher pour digérer notre mega petit-dèj, écouter un podcast dans notre hutte en attendant que le soleil se refroidisse, partir à la plage, accrocher nos hamacs sous nos cocotiers, papoter avec Klemente entre la sieste, les ploufs dans l’eau et la bouquinade, regarder le coucher de soleil même s’il se couche du mauvais côté de la plage, aller boire des micheladas au bar de la plage, manger un gros burger végétarien à côté, rentrer, refaire le monde avec nos voisins, s’endormir, heureux, en écoutant les piafs du coin piaffer, se rendre compte qu’on avait jamais fait attention aux piaffements des pifs auparavant, genre jamais en fait, se rendre compte alors que les piafs ont une vie paffionante, s’attacher un peu à ces piafs qui dorment avec nous dans notre cabane dans les arbres, se dire qu’elle est pas mal notre vie de piaf, dormir.

J’ai conscience que cet article est un condensé de clichés béatifiant de la gringa qui se prend pour une Sylvain Tesson du dimanche. Et au fond, c’est vrai, faut bien se l’avouer. Vous avez sûrement une impression de déjà lu. Et au fond, c’est sûrement vrai, je dois me l’avouer. C’est toujours un peu niais un voyageur qui raconte ses histoires de « baroudages ». Comme je l’ai dit au début de cette missive, je vous écris à bord d’un TGV qui me fait traverser la moitié de la France en 4h. J’écris ces lignes sur ma vie de traine-savate, comme dirait mon père, alors que j’ai retrouvé mes chaussures de ville. Elles me font un peu mal aux pieds.

Quand on me demande pourquoi j’aime autant voyager, je repense à ces moments où je suis pieds nus sur les chemins en terre et que je fais le tour des voisins pour faire les courses du soir, à cette routine provisoire. Quand on me dit que c’est bien beau d’avoir les pieds en éventails, mais ce n’est pas ça la vie, parce que la vraie vie, c’est le TGV, je repense à mes piafs qui piaffent sous le toit en feuilles de palmier. Parce qu’en fait, ce voyage, je pense qu’il nous transforme un peu en piafs, même à Paris. Montparnasse terminus de notre train, fin de cette missive, début de mon envie de re-bougeotte.

(Vous n'avez pas trop bien compris la fin de cet article ? Rassurez-vous, nous non plus.)





                    
                
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