Dauphins roses, bananes plantains & Djé interminables en Amazonie péruvienne

Après avoir passé 3 jours sur l’eau, nous sommes enfin arrivés à Iquitos, la plus grande ville de ce côté de l’Amazonie. C’est une ville bruyante, sale et chaotique. Le lendemain de notre arrivée, nous étions bien contents de continuer notre chemin le long du fleuve pour aller à la rencontre de San Rafaël, une communauté indigène d’une centaine d’habitants où nous attendait notre famille d’accueil pour une semaine. 

Caroline et un enfant, sur un banc (en plus ça rime).

Parfois, on se fait une idée d’un lieu en pensant le connaitre, parce qu’on a grandi dans un milieu similaire, parce qu’on y a passé des vacances pas loin. Pourtant, une fois que nous y sommes, il nous semble si familier et étranger à la fois. Nous pensions connaître l’Amazonie. De mon côté, je viens de l’embouchure de l’Amazone et Gaël y était parti en excursion quelques jours, il y a quelques années. Naïvement, je pensais revenir un peu à la maison, retrouver les saveurs que j’aime tant, les odeurs et les mêmes légendes. Pourtant, d’un bout de fleuve à l’autre, tout change en gardant les mêmes apparences. Au bout du fleuve, il y a Belem, ma famille et cette région que j’aime tant. Pourtant, je me sentais d’autant plus étrangère dans cette jungle où l’on parle espagnol, où les gens sont trop calmes et où les dauphins viennent enlever les jeunes filles.

Bref, c’est plein de considérations méta-physico-rétrospectives à l’eau de rose que nous sommes arrivés à San Rafaël, village au bord de l’Amazone où une centaine d’âmes vivent en harmonie avec la nature, sans internet, sans électricité, ni eau courante. C’est dire que quand il fait chaud, il fait chaud et que pour se laver il faut aller à la rivière.

Une fois descendu du bateau, on accède au village en empruntant un long ponton en bois qui surplombe la mangrove. En saison des pluies, l’eau monte à plus de deux mètres au-dessus du sol et encercle le village. En bord d’eau, les maisons sont montées sur pilotis, toutes les habitations sont faites en bois, celui de la forêt environnante. Au bout du ponton, il y a le terrain de foot qui fait aussi office de place principale et autour duquel s’alignent une grande partie des maisons. La deuxième à droite, celle qui est peinte en verte, la seule qui a une dalle en béton à l’avant, c’est celle des Lozano. L’une des plus anciennes familles du coin. À vrai dire, tout le monde peut se targuer de descendre d’une ancienne famille car il n’y en a que quatre au village et ce sont les mêmes depuis des temps illustres.

Mais alors comment réussissent-ils à ne pas devenir consanguins ? De tout temps, les jeunes sont partis à la recherche d’ailleurs, le long du fleuve, parfois au-delà de la forêt, mais c’est plus rare puis, sont quasiment tous revenus à leur coin de paradis avec en prime, quelqu’un pour le partager. Schéma que l’on retrouve somme toute, dans tous les villages reculés du monde. L’un dans l’autre, la Creuse et l’Amazonie : même combat.

Chez les Lozano, il y a une pièce principale avec un hamac, deux tables et dix chaises. Il y a deux chambres avec des lits et des moustiquaires. À l’arrière, il y a une grande pièce qui sert de cuisine – garde-manger, on y cuisine au feu de bois. À côté du fourneau, il y a un rideau de douche, derrière c’est la salle de bain, soit deux bassines d’eau et un trou d’évacuation par terre. Le coin d’eau fait face à un long ponton sur la mangrove, surplombé par des arbres d’açaï, au bout duquel il y a une petite cabane en bois. Ce sont les toilettes, composées d’une cuvette classique et d’un grand bidon d’eau dans lequel il faut remplir un petit seau pour s’en servir comme chasse d’eau.

La maison accueille six Lozano, de trois générations différentes. Il y a papy Julio, le doyen qui est venu vivre avec son fils et sa famille suite à la mort de sa femme. Il y a papa Julio, le père de famille qui a une trentaine d’années, qui travaille en ville comme chef de chantier à Iquitos et qui aime bien partir pécher à l’aube sur sa barque. Il y aussi maman Erika, qui a tout juste 30 ans, qui n’a jamais quitté le village sauf pour aller faire les courses à Iquitos, qui s’occupe de la maisonnée d’une main de maître et qui prépare les patacones (nb: petits beignets de bananes plantains) comme personne. Ils ont trois enfants. Il y a Karla, 13 ans, qui veut devenir policière à Lima ; Makaay, 11 ans, qui est fan du Barça et passe ses journées à jouer au foot ; et il y a le petit Julio, 6 ans, qui est le môme le plus chou de tout l’Amazone (après mes petits cousins). Comme vous l’aurez compris, chez les Lozano, on s’appelle Julio de père en fils et ce, depuis des temps immémoriaux.

 

La famille Lozano et Gaël, devant leur maison.

La vie est douce à San Rafaël. On y vit en communauté, en lien avec la nature et en lutte contre les moustiques. C’est cucul, c’est cliché, mais c’est tellement vrai. On s’est vite glissé dans la petite routine du village. Levés à l’aube, ou presque, pour profiter des dernières heures de fraîcheur avant de nager dans le four du milieu de journée. On petit-déjeune d’un café instantané, de patacones, d’un œuf frit et du pain. Au Pérou, les petit-déjeuners continentaux comme nous les connaissons sont un truc exotique de gringos. Au réveil, le Péruvien moyen mange du poulet frit avec du riz, un œuf et des bananes plantains frites. Nous avons eu de la chance, nous avons eu le droit à la version light. Puis chacun vaquait à ses occupations. Comme c’était les grandes vacances, les enfants allaient jouer, en tant normal, ils auraient traversé le terrain de foot pour aller à l’école. Papa Julio allait travailler ou pécher, maman Erika s’occupait de la maison et préparait le déjeuner, papy Julio regardait par la fenêtre ce qui se passait dans le village. Quant à nous, nous allions visiter la jungle, la serre aux papillons ou pécher le piranha.

À midi, il commence à faire une chaleur de tous les diablotins alors, tout le monde rentre à la maison pour déjeuner. Que mange t-on à San Rafaël ? Des produits frais et non-industriels parce que nous sommes loin de tout, qu’il n’y a pas de frigo et que tout pousse à la vitesse de l’éclair devant nos portes. On y mange pas mal de poulet et d’œufs. Il n’y a pas de bœuf ou d’autres animaux domestiques et comestibles à manger par ici alors le plus simple est d’avoir des poules dans son jardin. Comme le village est en bord d’Amazone, la plupart des hommes sont pécheurs donc, on y trouve du poisson à profusion. En accompagnement, il y a toujours du riz et de la banane qui peut être frite, en beignet ou cuite à l’eau. En plus de ça, il peut y avoir une petite salade de tomates, de concombres ou d’açaïs râpées, assaisonnée au jus de citron. En dessert, il y a les fruits de la jungle ou des mister freeze d’aguante vendues par la voisine. Comment la voisine réussit-elle à avoir de la glace, nous n’avons jamais résolu le mystère.

Après nos repas gargantuesques, nous faisons la sieste. Entre midi et 15h, le soleil cogne tellement fort que le simple fait de sortir de la maison relève du suicide. Le village est encore plus calme que d’habitude, tout le monde dort et on pourrait entendre les ronflements de tous les voisins à l’unisson si nous n’étions pas assoupis, assommés par la chaleur, les patacones et le bonheur paisible de se laisser vivre.

Une fois la chaleur passée et le repas digéré, nous nous réveillons suants et patauds. C’est l’heure de la baignade, on rejoints les gamins à la rivière. Ici, la rivière sert d’air conditionné, de salle de bain, de machine à laver, de lieu de rencontre, de garde-manger et j’en passe. Vous l’aurez compris, l’eau c’est la vie et l’Amazone est le fil conducteur du San Rafaël way of life. Les mômes se moquent de moi parce que j’ai peur des piranhas (mon père m’a toujours dit qu’il fallait se méfier des piranhas) et de Gaël parce qu’il a les jambes blanches à pois rouges, dans le pur style du Tour de France, à force de se faire piquer par tous les moustiques de la jungle. Pendant ce temps-là, les mères de famille papotent en lavant le linge.

Nous restons des heures à jouer dans l’eau avec les mômes parce que d’une, c’est marrant et que de deux pendant ce temps-là, on a ni chaud, ni les moindres parties de notre corps qui brûlent sous les piqûres de moustique et rien que pour ça, on se serait bien métamorphosés en sirènes. Quand je l’ai dit aux enfants, ils ont eu l’air très surpris, puis quand je leur ai dit que j’adorerais nager avec les dauphins, ils ont eu l’air effrayé. Ici, on n’a pas peur des piranhas, on se méfie des boas, mais pas plus que ça, même les panthères ont leurs bons côtés, mais alors, ne leur parlez pas de ces terrifiants et maléfiques dauphins roses.

Selon les légendes, les dauphins roses se métamorphoseraient en humains, particulièrement en beaux gringos qui n’enlèvent jamais leurs chapeaux et qui séduisent les belles jeunes filles du coin. Les dauphins femelles quant à elles se cachent sous une apparence de sirènes et se languiraient sur la plage pour attirer vers elle les beaux pécheurs. Une fois que leurs proies sont sous leurs charmes, les dauphins les attirent vers le fleuve pour leur proposer de se baigner ensemble. Erreur fatale ! Une fois que l’humain est dans l’eau, les dauphins reprennent leur apparence originelle pour entraîner leurs pauvres victimes dans les profondeurs de l’eau et les transformer en dauphins. Ce qui expliquerait pourquoi les dauphins roses vont toujours par deux et que les gringos soient aussi attirés par ces horribles créatures. CQFD.

Au début, les enfants nous observaient d’un œil curieux. Nous étions des gringos qui se baignent en maillot de bain, quelle idée, qui aiment les dauphins, c’est vraiment suspect, et qui ont l’âge de leurs parents, mais qui jouent comme des gosses, un peu attardés. Mais au fil des jours, ils nous ont pris sous leurs ailes pour nous montrer les jeux les plus cools de la récré. Bien sûr, il y a l’universel, « je te crache de l’eau dans la figure par surprise » mais aussi, la version aquatique du cache-cache, où les planques se résument à la barque, les arbres d’eau ou le dos de Gaël et malheureusement il y a le terrible Djé. On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va, à l’approche du jeu du Djé. En soi, le Djé est un jeu du « chat » classique comme nous avions tous joué quand nous étions petits sauf que… il ne s’arrête jamais. Non, jamais. À l’heure où je vous parle, il poursuit encore de pauvres âmes innocentes. À la sortie de la chambre, pendant que nous mangions notre riz à l’huile, en se brossant les dents, en marchant dans le village, en dormant, il y avait toujours un gamin pour nous désigner « djé ». Nous étions alors condamnés à poursuivre un autre gamin, parce qu’on ne peut pas toucher son toucheur sinon c’est pas du jeu, pour se délivrer de notre sort. Sort qui de toute façon, nous reviendra bien vite à la face à n’importe quel moment du jour et de la nuit. La seule façon de se délivrer du Djé aurait été de gagner à un jeu où il fallait tous compter jusqu’à 10, mais nous n’avons jamais réussi à comprendre le pourquoi du comment.

Une barque sur l’Amazone.

Le soir, juste avant la tombée de la nuit, tout le village s’anime. Tout le monde se retrouve dehors, sur le terrain central. Les petits jouent au foot, les ados s’entraînent pour le match du dimanche, contre l’équipe du village voisin, de l’autre côté du fleuve. Les jeunes filles et les mères de famille se réunissent au bord du terrain pour jouer au bingo, la mise est de 0,50 soles, des grains de riz font office de jetons. Les anciens ont sorti des chaises pour papoter ensemble. Les pères de famille remplissent des seaux d’eau potable. Depuis peu de temps, le village a acquis un château d’eau qui purifie l’eau du fleuve, il y a un robinet pour tout le monde, où chacun vient s’approvisionner.

Le coucher du soleil marque l’heure du dîner et la fin de journée. Sans cloche, ni horloge, à 18h, pétante, tout le monde rentre chez soi pour laisser place à la nuit. Alors, tout redevient vite silencieux, le concert des animaux nocturnes peut commencer. On s’endort aux chants des crapauds, des grenouilles, des oiseaux venus annoncer les bonnes et mauvaises nouvelles. Ici, les femmes n’ont pas besoin de test de grossesse pour savoir qu’elles sont enceintes, il leur suffit d’entendre le chant d’une espèce d’oiseau bien particulière qui vient chanter sous les fenêtres des futures mères. Ça marche à tous les coups. Il y aussi un oiseau de mauvais augure qui vient chanter chez vous quand il sent que votre fin est proche. Moins cool.

Bebeco devant sa maison.

À San Rafaël, il y a aussi un drôle d’oiseau qui vient chanter sous vos fenêtres en échange d’eau-de-vie, c’est Bebeco. Personne ne se souvient vraiment de son nom civil depuis que tout le monde l’a rebaptisé « Bibine ». Bebeco aime beaucoup l’alcool de canne qu’il fabrique lui-même et que personne d’autre n’arrive à boire, raconter des histoires non-bibliques et jouer de la flûte. C’est même le maître incontesté de la flûte dans tout San Rafaël et ses environs. Bebeco est le fantasque du village. Il vit encore chez sa maman à 40 ans, a gardé ses habitudes de petits garçons, mais la chouchoute comme il peut. Il aide aux menus travaux du village. L’autre jour, Bebeco a repeint la façade d’une maison en bleu et il a ressemblé à un Schtroumpf pour le restant de la semaine. Si vous discutez un peu avec lui, il vous dira qu’il était dans l’armée, qu’il a parcouru le Pérou et qu’une fois, il est même allé à Cuba. Et vous vous demanderez ce que deviendrait un Bebeco dans le vaste monde, loin du cocon de San Rafaël, là où on l’accepte comme il est, où tout le monde s’occupe de lui avec une certaine tendresse.

Nous avons été des Bebeco, l’alcool en moins, pour un petit temps, un petit bout de vie, dans ce village loin de tout et pourtant si proche de nous. Moi, qui pensait retrouver mes racines, j’ai trouvé d’autres ailes. Gaël lui, a gagné quelques kilos. Puis, nous sommes repartis sur le fleuve, vers d’autres aventures.

Caroline interview moustiques et papillons.
Erwin, notre guide, dans la moiteur épaisse de la jungle tropicale.

Retrouvez nos autres aventures, sur l’Amazone. ( Si, si, elles sont pas mal aussi )


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