Les voyages ? C’est pas Instagram !

Les voyages ne sont pas toujours des photos glamour sur Instagram, ni des parenthèses de luxe, calme et volupté. Nous nous en doutions, notre retour d’Amazonie nous l’a balancé en pleine face. Voici comment une petite croisière croquignolette sur l’Amazone s’est transformée en radeau de la méduse. Ou presque. 

Selfie flou dans la moiteur ambiante et la panique à bord.

Tout avait pourtant plutôt bien commencé. Nous avions quitté San Rafaël, le cœur lourd, le bagage léger et puant, pour rejoindre Iquitos, la grande ville de l’Amazonie péruvienne. Pour une fois, nous avions choisi l’option rapide et en à peine une heure, nous étions arrivés à bon port. Enfin port… nous avions rejoint la rive en se faufilant entre les poules et les cochons qui embarquaient, tout en marchant en équilibre sur des cagettes qui servaient de pontons. Une fois la berge atteinte, il faut traverser un marché couvert, prendre un tuctuc (et non, pas Nelson le tucson) direction le terminal de bus/taxi/on ne sait quoi. Une fois arrivés au terminal de bus/taxi/on ne sait quoi, nous sommes montés dans un van, direction Nauta, petite-grande ville amazonienne et point de départ des bateaux rapidos vers Yurimaguas, la dernière ville avant le reste du monde non amazonien.

Deux heures plus tard, nous sommes arrivés à Nauta et avons pu étendre nos pattes. Nauta est, comment dire ? La ville la plus déprimante du monde. C’est pas très grand, il n’y a pas grand chose mais, assez pour avoir un manque d’ailleurs. Il y a une place principale avec le seul hôtel de la ville et deux seuls restos. L’un ne sert que du poulet frit avec des frites, accompagnées de riz à l’huile et au sel. L’autre ? Il reste ouvert mais n’a rien à vendre. Ce qui a laissé place à un dialogue un tantinet surréaliste qui, pour les besoins de l’information, a été retranscrit (et traduit par un traducteur non assermenté) ci-dessous.

 » – Bonsoir, je pourrais consulter la carte s’il-vous-plait ? 

– Ah mais nan, on ne sert pas. 

– Oh désolé, je pensais que vous étiez ouverts.

– Si, si, on est ouvert mais on n’a pas de quoi manger. 

– Ah oui… Bon, ben, merci et bonne soirée. »

Le reste de la ville est composé de maisons, d’auberges-motels douteux et de magasins en tout genre.

Une fois arrivés en ville et installés à l’hôtel, nous nous dirigeons, tout guillerets, vers le port pour acheter notre billet de bateau. Après avoir longtemps tournicotés dans les rues commerçantes à la recherche du bureau de vente, nous avons demandé à une grande boulangerie, qui ne vendait qu’une sorte de pain mais qui en avait plein partout, où pouvait-on bien acheter notre sésame pour l’ailleurs. La boulangère nous a indiqué un petit monsieur, assis à une petite table, avec un grand livre d’écolier et une petite pancarte. Ceci est le bureau du patron de la grande compagnie Eduardo barcos, qui a le quasi monopole du transport dans la région fluviale de Loreto, l’Amazonie péruvienne.

Eduardo, je présume, nous annonce qu’en raison d’une panne sur l’un des bateau, le départ est repoussé au lendemain, à 5h du matin. Soit le surlendemain si on compte bien. Tristes nous sommes, nous repartons broucouilles et l’âme en peine. Sommes-nous prêts à passer une journée de plus dans cette ville de la déprime ? Quand soudain, que voyons nous au loin, dans une petite ruelle sombre, une pancarte qui annonce un départ pour Yurimaguas, le jour même, départ à 22h pour une arrivée le lendemain à 15h. Nous nous renseignons et le dilemme s’installe. Vaut-il mieux partir dans la soirée, sur un bateau plutôt rapide mais sans aucun confort avec le risque d’avoir un accident car la conduite de nuit sur le fleuve rempli de bois est dangereuse mais en échange, arriver au plus vite et ne pas subir une journée de plus à Nauta et retrouver notre voiture douillette, OU attendre une journée plus une demie-nuit pour prendre un bateau top classe avec clim, repas itout, qui fait le trajet plus rapidement et en journée ? Ajoutez à l’équation, le fait que nos visas expiraient 4 jours plus tard et qu’il fallait remonter l’Amazone, traverser la serre tropicale, passer la cordillère, traverser le désert et remonter la côte nord du Pérou pour rejoindre l’Equateur. Bref, nous avons finalement opté pour l’option la plus sécure et a priori la plus sympa, celle d’attendre le surlendemain et le super bateau qui nous promettait une petite croisière sympatoch. Quitte à courir contre la montre jusqu’à la frontière.

En attendant l’embarquement, nous avons rejoint nos quartiers et avons attendu patiemment. Que faire à Nauta, sans internet, ni d’autre point d’intérêt en ville que de tourner en rond sur une place vide et qu’il fait 40°C à l’ombre ? On peut dormir, bouquiner dans le lit, regarder des novelas mexicaines à la télé et des redif’ du Top Chef chilien, prendre des douches froides puis rester encore tout mouillé devant le ventilo à défaut d’avoir une clim, grignoter des biscuits en mettant plein de miettes dans le lit, puis penser à les épousseter mais en avoir trop la flemme. Bref, la réponse est : pas grand chose.

Le lendemain, 5h du matin, c’est avec les yeux encore tout crottés par le marchand de sable que nous nous rendons à l’embarcadère. Nous arrivons avec nos sacs sur le dos et le sourire aux lèvres, à l’idée de remonter le fleuve. Une fois sur le bateau, on nous assigne à l’arrière, sans raison apparente. Bon, tant pis. Nous nous installons.

Quand le bateau démarre, nous comprenons que le voyage sera long et solitaire. Nous sommes juste au dessus des deux énormes moteurs turbo-diesel, lancés à toute berzingue, avec pour seul isolation entre eux et nous qu’une plaque en métal, vous obtenez alors la somme d’un boucan d’enfer. On ne s’entend pas parler, on ne s’entend à peine respirer. Bonus, la clim ne marche pas à l’arrière, il fait plus de 40°C dehors, sûrement 130°C à l’intérieur, la chaleur humaine a parfois un certain désavantage. Le bateau est tout en métal et nous sommes bien une cinquantaine dans un espace réduit, la somme des chaleurs de l’Enfer. Allez tant pis, dans 12h nous serons arrivés à la deuxième ville la plus déprimante du monde où notre chez nous à quatre roues nous attends sagement. Et puis, la vue est tellement belle. Bon c’est un peu rapide et bruyant pour en profiter mais ça reste joli, hein chéri ? HEIN ? OUAIS ! Bon, arrêtons de causer et enfilons nos boules quiès.

Bon an, mal an, nous prenons notre voyage en patience et bouquinons chacun de notre côté, se souriant de temps en temps en guise de dialogue interrompu. Quand on passe plus de 365 jours à raison de 24h ensemble, à moins de 2m l’un de l’autre, l’être humain développe un système de langage qui se rapproche de celui du dauphin.

Quand on en a marre, nous faisons un petit tour dans le bateau pour se dégourdir les jambes. Erreur fatale. Nous découvrons l’avant du bateau, ce monde où les gens discutent gaiement entre eux, sans autres bruits que celui des rires des enfants. Un monde qui fait place à la fraîcheur, où ses passagers n’ont pas l’air d’un vieux cornet de glace fondue au soleil après qu’un enfant maladroit l’ai laissé tomber sur le macadam brûlant d’une aire d’autoroute du Sud en plein 15 août. Un monde enfin, où les humains ont fermé les fenêtres et baissé les rideaux pour ne pas être brûlés par le soleil à son zénith, juste parce qu’ils le peuvent. Ce bateau, c’est l’injustice du monde dans une boite sur l’eau.

Quelques heures de vrombissements assourdissants plus tard, un choc fait basculer les passagers vers l’avant. Le bateau a heurté un banc de sable. Arrêt des moteurs, bonheur des oreilles mais, début de détresse chez les passagers. Le capitaine tente le passage en force et bourrine sur la machine. Le bateau fume et on se demande si c’est vraiment le meilleur moyen de s’en dépêtrer. La réponse est non. L’un des gouvernails se brise. C’est le branle-bas de combat du côté de l’équipage, les cuisiniers plongent sous le bateau pour le décoincer et le steward distribue de l’eau à tout le monde car les passagers à l’avant commencent à avoir soif depuis que leur clim a été coupé.

Une heure plus tard, l’embarcation redémarre. Ce premier incident créé une petite vague de panique chez certains passagers qui se ruent sur les gilets de sauvetages pour vite les enfiler, à l’envers. Ceux qui ne prennent pas de gilets, prient. Chacun sa bouée de secours. On compte, il n’y a pas assez de gilets pour tout le monde. On regarde par la fenêtre, au cas où? Sachant que nous sommes à quelques mètres de la rive, que l’eau n’est pas si profonde et que l’on sait nager, on devrait s’en sortir. On compte les heures, ce retard ne devrait pas trop affecter nos plans pour la soirée. Nous nous assoupissons en rêvant de coca frais, de clim et d’une énorme pizza.

Une heure plus tard, un choc encore plus grand fait tomber la moitié des passagers. A nos côtés, une grand-mère saigne du front et une petite fille entre en crise de panique. La grand-mère se rassoit tranquillement, la petite fille pleure, tremble et s’accroche désespérément à son gilet de sauvetage, qu’elle a mis à l’envers. Le bateau a encore heurté un banc de sable, à pleine vitesse cette fois. Le capitaine retente le passage en force et rebourrine sur la machine. Le bateau re-fume et tout le monde se dit que c’est vraiment pas le meilleur moyen de se dépêtrer d’un banc de sable. Et la réponse est encore non. Un moteur lâche. Aujourd’hui, Régis est au commande d’un bateau. Nous sommes encore à l’arrêt au milieu de nulle part.

Au bout d’un long moment, nous arrivons quand même à repartir, jusqu’au prochain village. Là, on nous apprends que nous avons le choix entre prendre un autre bateau ou rester sur celui-ci, avec Régis aux commandes, sans être sûrs d’arriver à bon port avant demain. Nous regardons quand même la tête de l’autre bateau, au cas où. Sachant que c’est un petit rafiot à moteur, sans toit, qu’on se demande comment il arrive encore à naviguer, on en conclut que quitte à couler, autant le faire en première classe. On décide de rester sur notre bateau et alea jacta es. Sur ce, on commence à avoir sacrément faim au fur et à mesure que nos rêves de dîner s’envolent dans l’attente d’une solution pour ce bateau. Entre-temps, des vendeurs de snacks sont montés sur le pont. On arrive à se dégoter un petit repas pas piqué des hannetons de survie.

De gauche à droite, nous avons : un mini paquet de sel aux cacahuètes, deux paquets de chips de bananes dans sa croûte de sel, des pop-corn au sel et au beurre et une petite bouteille d’eau pour deux, pour 8h de trajet.

Après 2h d’arrêt et la visite de la brigade fluviale pour constater le nombre de blessés, nous repartons cahin-caha. Le reste du voyage fût long, fatiguant et ennuyeux. Régis n’a plus refait des siennes. Nous sommes arrivés tard dans la nuit à Yurimaguas. Ce jour là, c’était l’anniversaire de Gaël. Il n’y a pas eu de gâteaux, ni de bougies et encore moins de fête. Juste des souvenirs pour ses futures anecdotes de papy radoteur.


Retrouvez nos autres aventures, sur l’Amazone. ( Si, si, elles sont pas mal aussi )


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3 Responses to “Les voyages ? C’est pas Instagram !”

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